Auvergne laïque, dernière édition / EDUCATION

Avant la CIDE, un ogre-monde

par Michel Collonge

Dans les années 1900, Alphonse Allais tirait déjà la sonnette d'alarme : « il y a des jours où l'absence d'ogre se fait cruellement sentir ».
C'est vrai qu'à partir de cette époque, on fut réduits, nous les ogres, à la portion congrue.
Mais jusque-là, on a bien vécu, on peut le dire, il y avait chaque jour de quoi croquer le marmot. L'éternelle évidence : le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Il y en avait de la misère, dans ce temps-là, de la misère qui faisait notre opulence. Les pauvres gens n'hésitaient pas à abandonner leurs enfants dans les forêts. Ils nous apportaient quasiment le repas à domicile.
Précisons toutefois, pour couper court aux accusations de cruauté, que l'enfant d'alors n'était pas reconnu comme être humain. Il avait bien moins de valeur qu'une vache ou un cheval, moins de valeur encore que la femme qui n'en avait guère pourtant, si l'on en croit le hit de Pierre Dupont en 1845 « j'ai 2 grands bœufs dans mon étable » :

J'aime ma femme Jeanne
J'aimerais mieux la voir mourir
Que voir mourir mes bœufs !

Dans cet « ogre-monde » un enfant avait moins d'importance qu'une bête de ferme.
Pareil au chasseur qui régule la population animale, l'ogre régulait la population humaine.
Le « trop de bouches à nourrir » du paysan nourrissait la bouche de l'ogre.
Il rendait de grands services, en plus de cette régulation. Un hussard de la République, dépassé par des enfants turbulents, organisait une sortie nature dans la forêt d'à côté, et sa classe revenait plus calme et moins chargée.
La mondialisation étant déjà en marche, on dut subir la concurrence déloyale du joueur de flûte allemand.
L'instituteur n'avait plus à se déplacer, le joueur de flûte venait, jouait et les enfants le suivaient. Cette méthode-là avait ses limites, il n'y a pas de rivière dans chaque village. Puis comme tous les enfants partaient, des classes fermaient, puis des écoles. Les parents s'en mêlèrent. S'ils ne disaient trop rien pour les petits, ils se plaignaient d'être privés des plus grands car leurs bras manquaient aux travaux des champs, mais ces mêmes parents reconnaissaient qu'ils économisaient pas mal sur la nourriture. « Enfin, l'un dans l'ogre, n'est-ce pas ? »
Cahin-caha on arriva aux années 1900 et à l'avertissement solennel d'Alphonse Allais.

On n'écouta pas, car on tendait l'oreille ailleurs, vers des bruits de bottes (pas nos bottes de sept lieues!) et des claquements de drapeaux. Vers une Ogresse autrement meurtrière que ma femme : la Guerre.
Artisanat local contre industrie mondiale ! On ne dévorait pas dans la même catégorie. Et puis voir des mères, des mères patries, faire de leurs enfants de la chair à canon !
On n'osait plus dire en rentrant chez soi, le cœur au bord des lèvres « Ah femme, je sens la chair fraîche ! »
La paix revenue, pensait-on, on va reprendre du service, retrouver l'appétit et de quoi remplir le garde-manger. Mais nos territoires se sont réduits, les familles sont moins nombreuses, les maîtres n'ont plus d'enfants turbulents, (mais hyper actifs) et les végétariens guettent...
Inexplicablement, alors qu'il perd de ses qualités gustatives et nutritives, l'enfant devient le roi du monde. Apparemment. Car dans son royaume, il y a souvent des prédateurs qui rôdent, des prédateurs bien plus dangereux que nous, les ogres.
Puis vient le coup de grâce en 1989 : la CIDE pour nous discriminer, nous désigner à la viandicte publique.
La Convention Internationale des Droits de l'Enfant a été adoptée par les Nations Unies.
Ce maudit 20ème siècle sera indigeste jusqu'au bout. Faudra-t-il attendre le suivant pour refaire bonne chère ?
Ce sera difficile dans ce nouveau monde où on dresse les gens les uns contre les ogres, où la CIDE défigure notre image.
Mais on va s'adapter, on va s'ograniser ogrement. Il nous faut changer notre fusil (à aiguiser) d'épaule.
La chasse à l'enfant étant interdite, on peut peut-être s'en prendre aux braconniers.
En toute légitimité, défendre l'enfant en éliminant ses prédateurs !
Il va en passer du monde sous nos fourchettes caudines !