Auvergne laïque, dernière édition / FORUM

Blanquer est arrivé (écrire en vain)

par Alain Bandiéra

S'il est vrai que la langue est la pire et la meilleure des choses, comme le disait Ésope, l'écriture a aussi ses perversions. S'il arrive enfin fréquemment que l'on parle pour ne rien dire ; l'écriture aussi peut se caractériser par la même vacuité que la langue parlée. Combien de slogans politiques, en particulier, jouent uniquement sur la prosodie de la phrase, l'illusion d'une signification, la chimère d'un projet... Ne parlons pas de la publicité où l'usage de la langue relève, la plupart du temps, d'une véritable escroquerie.

C'est ainsi qu'un magazine notoire, politiquement pourtant irréprochable et dont on peut reconnaître l'honnêteté, a donné l'exemple flagrant d'une écriture vide, de ce que Jacobson appellerait le style phatique qui joue de l'exclamation à l'imprécation. Il s'agissait de présenter au lecteur le projet de réforme de l’Éducation Nationale annoncé par le ministre Blanquer.

On s'aperçoit aussi que la graphie contribue à la signification du texte, qui emprunte à l'image ses caractéristiques visuelles au service du discours. Le titre « Ecole » annonce le sujet sans détour, et l'on remarque que c'est la graphie le plus petite de tout le slogan.

A la ligne suivante éclate cette proclamation emphatique « ça bouge enfin ! »
Le recours au langage « jeune » est incontestablement une stratégie de séduction. Nouvelle contamination de l'image : la phrase fonctionne sur un implicite, l'équivalent du hors-champ qui, dans le langage de l'image, éclaire le sens d'une séquence ou d'une photographie. L'adverbe « enfin » qui ponctue (avec le point d'exclamation) la clôture de la proclamation se réfère sans doute au reproche d'immobilisme que les médias et tous les spécialistes de l'école, adressent au système éducatif français, aggravant le procès par des comparaisons avec des systèmes étrangers jugés plus efficaces.

On passe ainsi sous silence les innombrables réformes de l'école primaire – instauration des cycles par exemple – et les multiples rénovations du collège qui auraient dû permettre une meilleure gestion des élèves en difficulté.

 Il conviendrait d'ailleurs de s'interroger profondément sur les raisons de l'échec de toutes ces réformes, dont le système ne garde que quelques séquelles pour revenir obstinément à un fonctionnement très traditionnel.

La dernière question du premier slogan « Jusqu'où ira Blanquer ? » entretient une sorte de mystère narratif destiné sans doute à allécher le lecteur sans pour autant suggérer les éléments tangibles d'un projet.

On peut rapidement passer outre la rubrique « rémunération », seule affirmation incontestable de cet affichage : « les professeurs français sous-payés ». On remarquera que c'est aussi la seule rubrique qui n'est pas assortie d'une quelconque proposition.

Quant à la rubrique « formation » elle est un exemple flagrant de sous-information entretenu par des adversaires déclarés d'un système dont ils ignorent tout du fonctionnement et des enjeux. Les 30 ans de naufrage auxquels il est fait allusion visent manifestement les IUFM, dont il y aurait beaucoup à dire, mais beaucoup moins que toutes les informations frisant la calomnie qui ont été véhiculées sur cette institution et ses acteurs par les Natacha Polony et autres adversaires du pédagogisme. Il y a longtemps que les médias ont fait silence sur le rôle quasiment politique des écoles normales, leur influence sur la vocation des enseignants, les conséquences désastreuses de leur suppression.

Retour au slogan de départ dans la dernière proclamation où Blanquer est à nouveau cité, fermant le panorama comme il l'avait ouvert. L'adjectif « exclusif » souligne le privilège que constitue l'entretien qu'il consent à accorder (au journal et par conséquent à ses lecteurs) ; enfin, la dernière imprécation « tout doit être sur la table » se réfère à l'idéal de transparence dont se réclame le gouvernement en place.

Au total, pas une seule information tangible – en dehors de la rémunération affligeante des enseignants – , une apologie de Blanquer en quelques slogans qui le présentent comme le nouveau messie de l’Éducation Nationale, celui qui va sauver un système du naufrage dans lequel il périt. On peut alors saluer l'art de l’apologie, qui, fonctionnant sur un minimum de stratégies linguistiques, ignorant délibérément des pans entiers de l'histoire scolaire, enterre le débat avant même de l'amorcer.