Auvergne laïque, dernière édition / FORUM

Obligation scolaire à 3 ans !

par Roland Moulin

Non, bien sûr, il ne s’agit pas d’une attaque ad-nominem contre l’homme Blanquer. Son nom est seulement le symbole de la politique qu’il mène comme avant lui le malfaisant Darcos, le transparent Chatel, le garagiste futuroscopique Monory et le bricoleur Jospin qui n’a jamais su mesurer les conséquences de ces décisions.

Ceci posé, il est important de savoir que ce Blanquer-là n’est pas tombé de la dernière pluie. Le quidam a été le directeur de l’enseignement scolaire de Luc Chatel. Avant cela, de 2004 à 2006, il a été recteur du département de Guyane. Alors Blanquer devenu ministre fait preuve d’une belle tartuferie quand il pose l’obligation scolaire dès l’âge de 3 ans. Administrativement, cela ne changera rien pour 98 % des enfants de métropole qui sont déjà scolarisés. Les 2% des enfants qui échappent à l’école maternelle le font dans les territoires ultra-marins de la Guyane et de Mayotte. Et là, la situation scolaire est particulièrement édifiante. « Certains élèves n'ont pas accès à l'école à Mayotte et en Guyane, faute de classes et d'enseignants qualifiés, et l'échec scolaire y est accentué » comme le dénonce, le jeudi 6 juillet, la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH). La commission poursuit en ces termes :"l'obligation scolaire peine à être respectée", même si estimer le nombre d'enfants non scolarisés relève de la gageure. La scolarisation des enfants de moins de 3 ans est presque inexistante, celle des 3 à 5 ans défaillante, les efforts se concentrant surtout "sur les enfants âgés de 6 à 16 ans", soumis à l'obligation scolaire, alors que l'accès à l'école n'est pas non plus assuré à tous, notamment lorsqu'ils sont étrangers ou en situation de handicap. En cause notamment un important déficit de structures d’accueil. En 2013, à effectif égal la Guyane disposait de 16 collèges et de 20 lycées de moins que la Martinique.

Pas brillant pour l’ancien recteur de la Région-Département.

Mais alors pourquoi cette obligation scolaire imposée sous couvert de principes humanistes ?

L'article 11 imposant l'instruction à 3 ans entre en application à la rentrée ainsi que le 14 qui prévoit la mutualisation des moyens d'accueil des petits enfants et par exemple leur inclusion dans des classes d'école élémentaire. Les articles 17 et 18 sur l'indemnisation par l'Etat des communes pour les dépenses afférentes aux maternelles du privé entrent aussi en application. On touche là au second impact de la loi (après l'élémentarisation de la maternelle) : le transfert d'une centaine de millions vers les écoles privées. Ainsi, Blanquer répond favorablement à une très ancienne requête de l’enseignement privé. Pour de nombreuses communes cette dépense supplémentaire devra être prise pour les deux prochaines années (avant versement Etat) sur les dépenses scolaires habituelles, c'est-à-dire aux dépens des écoles publiques.

Concomitamment à cette obligation scolaire dont les motivations réelles sont soigneusement camouflées, c’est un principe fondateur de l’Ecole Maternelle Française jusqu’ici mondialement reconnue et ardemment défendue par l’AGEEM* qui est remis en cause. Car, au moins symboliquement, cette circulaire de rentrée marque un tournant où l’école maternelle est consacrée comme lieu d’instruction. L’idée même d’éducation semble avoir disparu des préoccupations officielles. Le texte le signifie tout à fait : la totalité des 24 heures hebdomadaires doit être consacrée à l’enseignement et seule une concession apparaît pour les plus jeunes enfants qui auraient besoin de faire la sieste !

« On insistera particulièrement sur les connaissances en matière de phonologie, de syntaxe et de lexique ». On peut difficilement être davantage tourné vers un enseignement des disciplines scolairement rentables et vidées de leur dimension culturelle.

En outre, les spécificités d’une formation à l’exercice du métier en école maternelle (sa place dans la nouvelle formation en INSPE n’est pas encore connue) ignorent dans ce texte tous les autres domaines d’apprentissage qui contribuent au développement des enfants.

D’où cette importance de la relation « affective » affirmée dès les assises de l’école maternelle : elle devient d’autant plus nécessaire que les jeunes enfants sont obligés de faire face à des exigences scolaires renforcées. La reconnaissance, attendue de longue date, de la place des ATSEM dans la classe, pour importante qu’elle soit, ne gomme pas le changement d’orientation de « la maternelle » qui doit maintenant faire apprendre aux enfants ce qu’il y a à savoir dans le programme et leur inculquer dès trois ans les arbitraires scolaires !

AGIEM devenue AGEEM :

Histoire : le 5 novembre 1921, création à Cusset, près de Vichy, par Mme LE SAINT, institutrice, de l’Association Générale des Institutrices des Ecoles Maternelles et classes enfantines publiques de France et des colonies.

Objectifs :

D’étudier toutes questions d’ordre pédagogique en vue du progrès et du perfectionnement de l’éducation dans les écoles et classes maternelles publiques en dehors de toute tendance d’ordre politique ou confessionnel.
De défendre et promouvoir les droits et intérêts généraux des enfants des écoles et classes maternelles publiques en même temps que ceux de l’équipe éducative.


Sources : éditorial Médiapart et Pascal Garnier in- Le Café

Roland Moulin