Auvergne laïque, dernière édition / DDEN

La fraternité : pourquoi ? comment ?

La période inviterait plutôt à parler de solidarité, autrement dit de partage des richesses, de redistribution, de retraites plus justes. Il s’agit là de justice sociale jusque dans son aspect comptable et les citoyens sont en droit d’en bénéficier, c’est d’ailleurs ce qu’ils réclament haut et fort. La fraternité est d’un autre ordre. Elle n’est pas moins nécessaire puisqu’elle parle d’humanité en chacun de nous et qu’il apparait clairement que c’est d’abord et fondamentalement elle qui fait défaut à notre monde dont la crise s’éternise entre inégalités grandissantes et urgence écologique.

Qu’ont donc voulu dire nos pères révolutionnaires de ce que devait être le monde nouveau, déjà défini par les principes de liberté et d’égalité que la déclaration des droits de l’homme et du citoyen énonçait et dont le droit républicain devait faire lois, quand ils ont ajouté ce concept de fraternité ?

Ce terme peut paraître inattendu à cette place d’autant qu’il vient de Robespierre qui l’impose en 1790. C’est en effet lors de son discours sur l’organisation de la garde nationale qu’il ajoute la « fraternité » à la formule « liberté-égalité » pour que ce tryptique soit inscrit sur les poitrines et le drapeau. Il veut marquer par là sa volonté d’une garde citoyenne, égalitaire, patriotique et pacifiste, clairement distincte de l’armée et de ses fins guerrières. La garde était fraternelle en cela qu’elle était constituée de simples citoyens, qu’elle dépendait du pouvoir législatif et donc du peuple et non de l’exécutif, et que son rôle était de défendre « l’ordre intérieur », ç’est-à-dire la patrie telle que La déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen venaient d’en proclamer les principes. La fraternité se trouvait donc liée à ce qui définissait la dignité humaine par ce que Rousseau appelait les « droits naturels » d’égalité et de liberté pour en marquer l’universalité, en même temps que l’inaliénabilité et l’imprescriptibilité.

Dès lors, qu’ajoutait-elle précisément ? En quoi les deux premiers termes étaient- ils insuffisants ?

La fraternité c’est à la fois le fait de la parenté et le sentiment, l’affection immédiate que l’on porte à un membre de sa famille auquel on doit aide et bienveillance en toute situation. Le lien fraternel crée une attache indélébile dont la raison ne suffit pas à rendre compte. Ce sentiment peut s’étendre bien au-delà de la famille, à des amis, des camarades de parti ou de syndicat, à un membre d’une même communauté spirituelle, religieuse ou non.

Il y a cependant des fraternités excluantes, des fraternités de l’entre soi qui en réalité ne reconnaissent comme frères que ceux qui sont semblables tout en se revendiquant d’une fraternité universelle.

Il y a la nation qui, dans sa conception exclusive, revivifiée aujourd’hui à l’Est comme à l’Ouest, réunit ceux qui sont nés en un même lieu ou à une même idéologie et exclut les autres, à l’image des grecs qui déclaraient barbares tous les « étrangers » et les excluaient de la citoyenneté.

Il y a la patrie, terre des ancêtres, qui fut maintes fois invoquée pour exclure ceux qui ne sont pas de la même « souche » : rappelons-nous le funeste tryptique « travail, famille, patrie » qui occulta un temps la devise républicaine qui interdisait le port de l’étoile jaune.

Il y a les religions ont toutes, à un moment ou un autre, comme religion d’Etat ou communauté hégémonique, exclu, voire éliminé, ceux qui ne priaient pas le même dieu ou simplement de la même façon.

Il y a aussi toutes ces communautés, qui pour des motifs religieux, culturels ou raciaux, délimitent à l’intérieur d’un même pays, des frontières entre des « nous » qui se reconnaissent et se soutiennent et des « ils » qui sont rejetés. Le nationalisme n’est d’ailleurs rien d’autre qu’un communautarisme pratiqué à l’échelle d’un pays. Tous les racismes, antisémitismes et autres formes de xénophobies se nourrissent de ces mécanismes.

Terrible fraternité de l’origine ou de la foi, source de solidarité inconditionnelle au sein d’un « nous », et d’hostilité non moins inconditionnelle aux autres.

La fraternité n’est pas de cette sorte. Dès l’antiquité, les stoïciens affirment l’idéal d’un lien qui unit les hommes en tant qu’ils sont des hommes. C’est cet universalisme que Gandhi a traduit par son célèbre « tous les hommes sont frères ». La fraternité humaine transcende les frontières et les époques pour exprimer que les hommes ont entre eux, tous, sans exception, quelque chose de commun qui fait leur humanité. Et c’est elle que chacun reconnaît quand il dit à l’autre et à tout autre quelques soient sa couleur de peau, sa religion ou sa culture, qu’il est son frère. C’est bien cela qui est en question : qu’ont en commun les individus pour être des hommes ? Leurs «droits naturels » comme disait Rousseau, de liberté et d’égalité. Mais en période de crise, où l’autorité se perd tandis que les pouvoirs s’affirment et déploient leur violence, qui fait perdre aux hommes le sens de leur vie, leurs repères en humanité, la liberté peut se trouver en conflit avec l’égalité. La liberté que chacun revendique pour lui peut alors s’affirmer contre toute forme d’égalité. Les libéraux anglais ont d’ailleurs fait le choix de la garantie de cette liberté individuelle contre celle de l’égalité qui n’est qu’un avatar de la mise en concurrence des libertés individuelles par la vie sociale et non une loi parce qu’elle pourrait porter atteinte à cette liberté spontanée. La fraternité est alors ce sentiment qui au-delà du pouvoir de la raison et de façon à la fois plus profonde et plus immédiate, fait de chacun de nous un frère égal en dignité à tout autre, sans obligation de l’aimer. L’autre n’est en effet pas un «prochain» que la foi partagée m’oblige à aimer. Et il s’agit pourtant bien de sentiment et d’affection. Mais ce que j’aime en l’autre c’est l’humanité que je lui reconnais comme à moi-même. Ce sentiment a valeur universelle parce qu’en dehors de toute référence religieuse, culturelle ou géographique, il exprime ce penchant spécifique à l’espèce humaine qui porte chacun vers l’autre simplement parce qu’ils se reconnaissent comme membres de la communauté humaine. Dire que le juif, le noir, le musulman, l’indou, l’athée, l’homosexuel, sont frères, c’est dire qu’ils se reconnaissent comme tels a priori, avant même de se connaître et de se voir comme différents mais pour qu’ils puissent vivre leur différence en toute égalité et liberté, ici et ailleurs. La fraternité n’est donc pas du tout la cerise sur le gâteau de la liberté et de l’égalité, « c’est l’âme de la formule » disait Hugo, parce que c’est elle qui en permet la synthèse dans la vie concrète. C’est parce qu’avant avant la loi, l’autre est reconnu et aimé, de façon a priori et immédiate, comme un frère, égal à moi et à tout autre en dignité, que le droit républicain qui lie la liberté à l’égalité est réalisable, dans la société concrète.

Souvenons-nous de ces soldats de 14, quelques fois des deux nations ennemies, qui refusèrent de combattre, non par lâcheté mais par simple humanité, qui furent « fusillés pour l’exemple » : ils fraternisèrent, et ils montrèrent par là le chemin de la fraternité qui fissure les nationalismes d’exclusion que l’on voit refleurir comme autant de signe d’extinction de la fraternité. « La gradation de l’axiome social est irréprochable, précise Hugo, : Liberté-Egalité, Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les trois marches du perron suprême. La liberté c’est le droit. L’égalité, c’est le fait, la fraternité c’est le devoir. Tout l’homme est là ». Et le devoir dont parle Hugo ici, qui rapporte chaque homme à une exigence éthique universelle, est bien celui que Jaurès attribue à la morale laïque et dont il faisait la première matière à enseigner dans l’école laïque car elle est par excellence et avant toute autre chose ce qui prépare le citoyen en chaque enfant.

Alors, comment peut se construire cet homme-là ?

Avec un État qui prend au mot la proclamation des droits de l’homme et du citoyen et lui donne les moyens d’être effective, concrètement réalisée, pour une République solidaire et sociale.

Avec un État qui replace sans cesse et clairement son action dans le cadre de la loi de 1905 parce qu’elle donne à la fraternité son caractère proprement humain et laïc en même temps qu’elle promeut l’égalité en liberté.

Avec un État qui préfère l’égalité et le partage aux vertus de la concurrence et du profit, le citoyen au consommateur.

Avec un État qui préfère dans cette perspective, éduquer ses enfants à un universel de raison et de connaissances plutôt que de les adapter aux compétences exigées par un monde oublieux de ses idéaux.

Bref, un État qui promeut une République fraternelle.

Mais la force de l’État et des lois ne suffisent pas comme le faisait remarquer Condorcet au lendemain de la première République : « Les pouvoirs publics sont organisés : la liberté, l’égalité existent sous la garde toute-puissante des lois (…) et pourtant la Constitution pourrait sembler incomplète si l’on y attachait enfin comme partie conservatrice et vivifiante, L’INSTRUCTION PUBLIQUE. (…) Pour que cette volonté (…) ne soit pas à la merci des volontés éparses ou tumultueuses de la multitude égarée (…) il faut que la raison publique armée de la toute-puissance de l’instruction et des lumières prévienne ou réprime sans cesse ces usurpations individuelles (…) afin que le parti le plus fort soit aussi le parti le plus juste. »

Pour préparer tous les enfants à devenir ces hommes capables de vouloir des lois fraternelles, qui obligent à partager la liberté à égalité et à redistribuer les richesses, il faut une école qui les instruise.

Une école publique, fraternelle par elle-même quand elle accueille tous les enfants comme « élèves », quelles que soient les appartenances identitaires qui les différencient.

Une école républicaine qui les prépare tous à être des citoyens pour lesquels la fraternité est le moyen et la fin de leur existence personnelle et collective.

Une école laïque, qui leur enseigne la liberté de conscience et de jugement par l’exercice de la pensée sur les savoirs d’une culture qui les éduque aux principes d’une morale laïque et de la vie en commun qu’elle prépare ; qui leur apprend en même temps les cas d’égalité des triangles et les différents états de l’eau, Les Misérables et Le géant de Zéralda, les secrets de l’impressionnisme et ceux de l’hérédité, la révolution française et la guerre d’Algérie, les principes élémentaires du droit comme ceux de la poésie, pour qu’ils comprennent leur monde et puissent le vouloir plus humain. Bref, Une école où tous peuvent apprendre la réflexion et le doute nécessaires à une pensée libre, sans autre contrainte que celle du maître dont l’autorité n’est que celle du savoir à transmettre et celle, naissante, de leur propre conscience.

Loin d’apprendre un « vivre ensemble » pragmatique que les choix politiques actuels d’une société concurrentielle et managériale, individualisée et déshumanisée rendent indispensable, une telle école républicaine, publique et laïque est une chance pour tous de conquérir cette fraternité qui unit tous les hommes dans le sentiment de leur humanité commune.