Auvergne laïque, dernière édition / UNE

L’affaire des poisons du voile

Une affaire de voile vient encore d'enflammer l'opinion et de provoquer un grand emballement médiatique. Notre journal ne pouvait pas ne pas se prononcer sur l'événement qui incite tous les citoyens à s'interroger sur la laïcité. Nous avons tout lieu de nous alarmer de certains programmes politiques, qui, se réclamant ouvertement d'une appartenance - une obédience ? - religieuse, prévoient la publication d'une charte de la laïcité. Avec les projets d'une laïcité adaptée, d'une laïcité révisée, d'une laïcité ouverte, nous voilà revenus aux conceptions de Nicolas Sarkozy. L'actuel Président de la République ne manifeste pas beaucoup d'empressement à se prononcer sur une question dont on se demande si elle ne provoque pas autant de perplexité que de peur.

Nous ne possédons pas des éléments de solution, ne disposant que de la certitude de nos convictions. Notre référence essentielle reste cette « belle loi de 1905 » (voir N°479). Cependant, l'essence même de la laïcité - qui veut instaurer la paix entre les hommes et leur permettre de vivre ensemble avec toutes leurs différences - interdit qu'on réduise un être humain à ses seules croyances pour le reconnaître au contraire dans ce qui fait la dignité propre à tous les êtres humains. C'est pourquoi nous n'approuvons pas l'attitude de cet élu RN qui interpelle une femme voilée, lui infligeant une humiliation publique. La laïcité ne saurait encourager le mépris ni l'exclusion.

Et c'est bien la première équivoque de cette affaire où l'on ne sait pas si la réprobation s'attache à la femme voilée, ou si cette femme humiliée devient le prétexte à des affrontements idéologiques, en particulier en période électorale. Bien des citoyens - partisans ou non du port du voile - se méfient - à juste titre - de la récupération politique de la laïcité effectuée par le parti de Marine Le Pen qui veut en faire une loi liberticide ; on sait par ailleurs que la trépidante Marion Maréchal a créé sa propre école et a déclaré « les valeurs de la République, ça me saoule ! »

L'affaire du voile serait-elle la nouvelle affaire des poisons de ce 3éme millénaire ? Poison de la haine qui dresse les uns contre les autres des citoyens de croyances différentes, poison de l'intolérance, poison du fanatisme qui engendre le crime et sème la violence jusque dans les cours des écoles, tout ce qui envenime les relations entre hommes et prépare le terrain des guerres fratricides. Le seul qualificatif qui conviendrait à la laïcité est sans doute le terme « maltraitée » ; ainsi apparaît ce principe altéré par tant de polémiques et autant de méprises.

Tous ceux qui ont pris la plume et la parole au moment de la dernière affaire du voile l'ont fait avec sérénité, ou avec indignation. Mais en dehors d'Henry Péna-Ruiz dans un article très courageux, et très clair, pas un chroniqueur, pas un homme politique ne s'est prononcé ouvertement pour ou contre le port du voile ; on a beaucoup tergiversé, on a beaucoup ergoté ; le ministre Blanquer a dit qu’il ne souhaitait pas que le voile se répande, il n'a fait que mettre de l’huile sur le feu et a fait exactement l’inverse de ce que l’on demande à un gouvernant : prendre ses responsabilités et proposer une règle au Parlement !

Ce débat semble vain alors que la violence couve. C'est pourquoi la participation de Jean-Luc Mélenchon à une marche contre l'islamophobie derrière Madjid Messaoudene, élu de la municipalité de Saint-Denis, proche de l'intégrisme, nous paraît relever d'un zèle politique inutile, ou d’une stratégie électoraliste ; comment admettre enfin qu'au cours de cette même manifestation retentisse le cri de Allah akbar, cri de ralliement des terroristes.

Nous nous appliquerons donc à examiner tous les arguments exprimés à propos de cette affaire et tenterons de retrouver, à travers cette analyse, une définition fiable de la laïcité. Auteur de plusieurs livres sur le sujet, Julien Bouchet ne « s'aventure pas à définir la laïcité » : il choisit prudemment de faire le tour de « ce qu'elle n'est pas ». Dans son ouvrage, « Les ennemis de la laïcité », l'auteur énumère et les ennemis du principe, et les causes de sa décadence :

La laïcité est menacée par de nouveaux prosélytismes radicaux et des forces anti-républicaines [...]
L’une des thèses de ce livre est le constat de la persistance de l’inimitié en matière de laïcité. Plusieurs forces persistent à la combattre. La première est constituée de ceux qui contestent l’héritage libéral de la Révolution française, et la démocratie [...] La seconde force est formée d’un certain nombre de militants de la foi qui persistent à penser que le religieux prime sur la politique, deux sphères de la vie collective qui n’auraient pas dû être, selon eux, séparées. Mais il y a d’autres ennemis : les communautaristes, les relativistes de tout poil, certains européistes.
La laïcité vous semble-t-elle menacée en France ?
La laïcité [...] peut être effectivement considérée comme menacée. La principale menace ne vient sur ce point pas des ennemis cités précédemment mais bien d’une crise de notre citoyenneté qui affaiblit la fraternité. Cette crise est renforcée par un nouveau rapport au temps caractérisé par la prépondérance du présent pour penser le passé (la mémoire domine l’histoire) et envisager le futur (le court-termisme est destructeur du lien social et politique).

Le premier grief contre le voile concerne son caractère religieux ; il est le signe d'un asservissement de la femme aux lois religieuses qui définissent une société dirigée par les pères, les époux et les grands frères (jusqu'à disposer du droit de vie et de mort). L'église catholique qui exige des femmes qu'elles se couvrent la tête pour visiter les églises italiennes observe finalement un précepte identique qui considère la femme dévoilée comme indécente, offerte à la convoitise publique.

On alléguera que dans nos anciennes sociétés campagnardes, le foulard était un élément obligatoire du vêtement féminin ; la coquetterie n'était pas étrangère à sa couleur ; en guise de deuil infini, les vieilles paysannes ne quittaient plus leur foulard noir. On se souvient aussi que les Ukrainiennes, dans leurs costumes traditionnels, ont porté beau des fichus aux couleurs vives, arborés pour les fêtes et les danses sans connotation religieuse.

Peut-on prétendre toutefois que le port du voile chez la femme musulmane relève de la même liberté ? On sait que la femme voilée n'a pas le droit de se présenter sur un plateau de télévision, ni de serrer la main d'un homme, ni de s'asseoir, dans les transports publics, à côté d'un homme. Rien n'est plus inacceptable que ces fillettes qu'on couvre d'un voile et qui jouent avec d'autres fillettes libres de leur corps et de leurs mouvements.

Les manifestations de musulmanes qui défendent la décision personnelle du voile plongent les opposants dans l'embarras : peut-on s'opposer à la liberté individuelle du vêtement quand tant de modes diverses - et insolites - ont mis dans la rue des accoutrements souvent vécus comme une provocation à la pensée établie ? Nous savons que dans certaines communautés d'Afrique, ce sont les mères qui perpétuent la pratique barbare de l'excision, et que dans la religion musulmane, ce sont les pères qui mettent en scène la cérémonie cruelle de la circoncision. Défendre le voile de la part d'une femme revient à revendiquer son consentement à une oppression dont elle est victime. Le prétexte du commandement religieux ne tient pas, le Coran ne mentionnant jamais de façon explicite l’obligation pour les femmes de se voiler.

Reste la solution de la séparation proposée par la loi de 1905, aujourd'hui contestée. Julien Bouchet, dans une interview, rappelle que - malgré la tradition - il est inacceptable qu'on édifie une crèche dans le hall d'une mairie (parce que c’est par excellence l’espace « commun », l’espace où les hommes sont citoyens) Et c’est à cette définition - proposée par une journaliste - que nous aurions aimé nous en tenir : « La laïcité interdit dans l'espace public tout ce qui peut nous diviser, elle autorise au contraire dans ce même espace public tout ce qui nous rassemble ».

Et voilà que le débat rebondit quand il s'agit de délimiter ce qu'on appelle l'espace public. La rue - en particulier ces rues piétonnes que colorent et animent la diversité des passants -, le mail provençal où les habitants d'un même hameau se réunissaient sans craindre quelque affrontement que ce soit, sont incontestablement des lieux publics ; pour peu que l'on sillonne les prés et chemins de nos campagnes, on trouve nombre de croix de ciment ou de fer forgé plantées sur le premier promontoire venu, témoins d'une foi autrefois largement partagée, et dont personne ne songe à s'offenser.

Au terme d'espace public, il faut peut-être attribuer une connotation politique ou institutionnelle ; un espace public serait alors tout espace institué par le fonctionnement de la République : l'école, l'hôpital, la mairie et tous les bâtiments administratifs. L'existence des mosquées, espaces fermés ouverts aux croyants, ne devrait scandaliser personne, pas plus que les églises, rattachées au patrimoine national, et qui s'ouvrent à tous les visiteurs.

Nous reconnaissons n'avoir rien résolu, donné dans la même rhétorique, nous n'avons pas enfoncé les portes fermées des instances religieuses. La référence à la loi de 1905 était apparemment confortable pour les citoyens d'une république convertis à la seule religion catholique ; cette paix apparente a été édifiée sur l'exclusion des protestants après la révocation de l’Édit de Nantes. Le pluralisme religieux qui caractérise notre société et que permet la laïcité, les fantasmes de pouvoir dont il est assorti, font courir à la République un risque réel, déjà cruellement éprouvé par un grand nombre de citoyens. Le seul espoir des hommes, c'est un apaisement aléatoire que l'histoire et le temps favorisent. Notre journal a toujours pris le parti de l'éducation, sachant qu'elle ne peut opérer que dans le long terme. Seule peut porter ses fruits une éducation politique qui permette à tout être humain de bénéficier de l’instruction d’une culture humaniste qui forme les esprits à la pensée critique.

Le court-terme demeure alarmant, et il est à craindre toutefois que tant que les responsables des autorités religieuses ne prendront pas l'initiative - et ils n'en prennent pas le chemin - de s'aligner sur les lois républicaines, le problème risque de n'être jamais réglé ; il restera à gérer les conflits, les affrontements, et à redouter le pire.

Nous avons demandé à Anne-Marie DOLY de se prononcer sur la distinction des espaces telle que la loi de 1905 les avait définis.

DES ESPACES : le point de vue de la philosophie

Deux sphères mais trois espaces : c’est ce qu’instaure la loi de séparation de 1905 pour garantir la liberté de tous.
 
On parle souvent d’espace public et d’espace privé. Il vaudrait mieux parler de « sphères » publique et de sphère privée, car en fait d’espace, il y en a trois que la loi oblige à distinguer. 
 
 - La sphère privée, celle où l’expression de nos différences, croyances religieuses, options politiques, etc. est parfaitement autorisée (dans les limites, cependant, du droit commun, comme la loi Sarkozy de 2010) est en réalité constituée de deux espaces :
 - l’espace proprement privé de la conscience, de la famille, les entreprises et bien sûr, des lieux de cultes ou d’exercice de toute autre option spirituelle,
 - et, l’espace improprement dit public qui est en réalité l’espace « ouvert au public », lequel n’est pas le « peuple de citoyens » mais celui des individus en tant que personnes privées : c’est l’espace civil, la rue, la plage, le hall de gare, etc., où l’expression libre des croyances est autorisée, comme le port du burkini à la plage.
La loi Sarkozy sur l’interdiction du voile intégral dans la rue n’est ainsi pas une loi laïque, c’est une loi du droit commun qui exige que l’on puisse identifier tous les citoyens.
 
- La sphère publique est constituée d’un espace où la réserve laïque est obligatoire : c’est l’espace public où s’exerce la puissance publique, les institutions, les services publics, dont les hôpitaux et bien sur l’école-, et encore cette réserve n’est-elle obligatoire que pour les fonctionnaires et non pour les usagers.
Pourquoi cet espace est-il « neutre », exprimant par-là la neutralité de l’État en matière de spiritualité ?
Parce que c’est l’espace où s’exerce l’intérêt général qui prend en compte les hommes en tant qu’ils sont libres et égaux selon la définition humaniste de ce qui fait la dignité humaine, indépendamment de tout ce qui les différencie (appartenances ethniques, culturelles et sociales, croyances religieuses et autres options spirituelles) et tels que les lois républicaines en font des citoyens. L’espace public, c’est celui qui ouvre aux hommes-comme-citoyens des services indispensables à promouvoir et maintenir ce qui fait la dignité humaine en chacun, promotion qui définit ce qu’est l’intérêt général et l’oppose à ce qui n’est que la sommes des intérêts particuliers éminemment variable selon les moments, les pays et les choix politiques.
C’est à cette condition de distinction des espaces que peuvent-être assurées en priorité la liberté de conscience de chacun ainsi que la liberté de croyance et d’expression des cultes. C’est cette distinction de trois espaces qui nous permet de vivre à la fois « en commun » et individuellement avec toutes nos différences sans qu’aucun de nous ne soit jamais poussé à choisir contre sa volonté telle ou telle croyance, option ou comportement : c’est dire que la laïcité est une loi de liberté commune et individuelle puisqu’elle en détermine les conditions de possibilité.
 
La loi de 2004 qui a interdit le port ostentatoire de signes religieux par les élèves à l’école est liée à ce qui se fait à l’école, à savoir former tous les élèves à une pensée libre pour les rendre capables d’être des citoyens, ce qui exige le respect de la liberté de conscience des élèves et la « neutralité » de l’espace où elle se forme.
 
La distinction des trois espaces nous permet donc d’affirmer que le port du voile des accompagnatrices scolaires est tout à fait autorisé, dans l’état actuel du droit ? Cependant si on note que :
(a) un texte de 1991 précise qu’il s’agit de sorties pédagogiques qui prolongent les enseignements et non la vie de famille : les femmes qui accompagnent ne le font donc pas en tant que « mamans » d’autant que
(b) les accompagnants ne sont pas forcément des « mamans », mais peuvent être toute personne qui reçoit l’aval du directeur,
(c) que des parents peuvent se plaindre du fait que leur enfant a été influencé par une expression vestimentaire religieuse (ou autre) sans que la législation actuelle permette une réponse claire.
On comprend la nécessité de définir un statut pédagogique pour les accompagnateurs bénévoles afin de clarifier la question et de ne pas laisser aux seuls directeurs la responsabilité de situations délicates qui engagent ses relations avec les parents et les élèves comme ce fut le cas avec les problèmes de port du voile à l’école que la loi a finalement réglé.