Auvergne laïque, dernière édition / DOSSIER

Les Droits de l’Enfant

Dossier réalisé par Alain Bandiéra

« afin d'éviter que nos dispositifs perdent
 en force et en pertinence, l’Unicef France
 plaide pour une politique publique
en faveur de l’enfance qui rassemble
 d’une manière cohérente,
sur les mêmes objectifs, l’ensemble des acteurs.
(Discours de Jacques Hintzy)

Dans son livre Terre des hommes, Saint-Exupéry déplorait que l'humanité laisse dans son sillage tant de « Mozart assassinés », tant d'enfants entravés dans leur bonheur et leur épanouissement, condamnés à une existence cruelle. Il y a là bien plus qu'une image. Et ce « monde enchanté de l'enfance » célébré par François Mauriac est loin d'être partagé par tous les enfants du monde. On se souvient à jamais du petit Juif, les mains en l'air sous la menace des fusils allemands, au premier plan d'une image sur l'écrasement du ghetto de Varsovie, on se souvient de la petite vietnamienne hurlant, brûlée au napalm, de cette dépouille d'enfant immigré rejetée par la mer, de la petite fille tranquillement enterrée vivante par un soldat japonais au cours des massacres de Nankin... Ces images ne sont pas d'un autre temps, d'une autre histoire et ne tombent pas sous prescription : elles nous sont - à l'échelle même de l'histoire - contemporaines.

Contesté pour son historicité, le massacre des Innocents, figurant dans un texte religieux, s'est pourtant répété tout au long de l'Histoire. Le crime contre les enfants est, de toutes les violences infligées aux être humains, la plus insupportable parce qu'elle est incompatible avec notre représentation commune de l'enfant (dont témoigne par exemple la peinture), chargée d'affectivité et d’attendrissement. A quel degré de barbarie sont arrivés les hommes capables de tels forfaits contre une créature aussi frêle ?

On a mis très longtemps à reconnaître à l'enfant la dignité d'une personne humaine, très longtemps aussi à s'émouvoir de sa fragilité et à dénoncer toutes les maltraitances - dont toutes les maltraitances ordinaires - qui s'abattent sur l'enfance. Pendant plusieurs siècles, la mortalité infantile très répandue faisait de l'enfant une quantité négligeable, une charge pour les familles pauvres, la honte des familles bourgeoises et aristocratiques quand il était illégitime. Pendant très longtemps, dans la société agricole des premiers temps de l'histoire de France, ce « petit d'homme » était un bébé sauvagement emmailloté, entravé, qu'on suspendait à un clou de l'étable pendant que se poursuivaient les travaux de la ferme. Les parvis des églises, les institutions religieuses recueillaient ces enfants abandonnés envers qui la société ni les adultes n'accordaient la moindre tendresse. La société industrielle - comme le dénonce Victor Hugo - fabrique une nouvelle catégorie d'esclaves en la personne des enfants enrôlés sans ménagements, dans les usines ou dans les mines.

Qu'on ne regrette ni ces époques de barbarie et d’obscurantisme - les enfants privés d'école - ni les conscriptions arbitraires, ni les châtiments corporels au prétexte qu'ils forgeaient le caractère, et qu'on ne croie pas surtout que la condition des enfants dans le monde soit aujourd'hui protégée contre ces maltraitances. Quand on se penche sur le contexte où vivent des enfants malheureux, mal nourris, mal traités, privés d'école, on s'aperçoit qu'ils sont toujours les premières victimes des guerres et des conflits, les premiers frappés par l'injustice sociale, les premiers souffrant de la faim, terrassés par les épidémies, quand ils ne sont pas accablés par un contexte familial trop accidenté.

Les générations futures qui se pencheront sur notre histoire seront sans doute surpris qu'il fallût attendre 1989 - 2 siècles après la révolution - pour que l'assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies, le 20 novembre, adopte la convention relative aux droits de l'enfant.

Marie Lantheaume, élue à Valence, rappelle, au cours de la journée commémorative du 21 novembre 2012, les dispositions prises par la convention en matière de protection des enfants :

La convention internationale des droits de l’enfant affirme que l’enfant est une personne à part entière et qu’il a des droits fondamentaux : sociaux, économique, civils, culturels, politiques et que ses droits doivent être appliqués, respectés et défendus.
Chaque enfant du monde a les mêmes droits quels que soit sa couleur de peau, son sexe, sa langue, sa religion, son état de santé, l’origine de ses parents
Tout enfant a droit à une protection spéciale, a droit à une identité et à vivre en famille, a droit à l’éducation, a droit à la liberté d’opinion et d’expression.
En 20 ans, la convention internationale des droits de l’enfant a apporté des avancées notamment en matière de nutrition, de santé, de scolarisation, d’égalité filles-garçons 

Si la convention donne à la protection de l'enfance un statut légal ; elle n'a pas le pouvoir d'enrayer les violences dont les enfants continuent à être victimes. C'est pourquoi François Hollande, à l'occasion de la même commémoration, ainsi que Marie Lantheaume, nous rappellent au devoir de vigilance :

Je veux évoquer, pour terminer, les violences qui, hélas, existent - un enfant les a rappelées - dans le monde pas si lointain. J'évoquais les conflits et les guerres où ce sont les femmes et les enfants qui sont les premières victimes, toujours les premières victimes ; les femmes à travers des violences subies, les pires, et les enfants parce qu'ils se trouvent déplacés, perdus. Il y a des bombardements encore aujourd'hui dans une ville de Syrie et puis il y a d'autres événements qui restent loin des images que nous recevons et qui ne sont donc pas nécessairement connus. Et il y a cette dégradation du climat, ces sécheresses, ces familles qui ne peuvent plus rester dans leur village, qui fuient, en exil. Nous devons penser aux violences que subissent les enfants partout dans le monde […] »

Discours de François Hollande

Mais aujourd’hui encore beaucoup reste à faire : des enfants ont faim, n’ont pas d’accès à l’eau potable, meurent du sida, travaillent, font la guerre, sont victimes de violence, sont torturés, emprisonnés…
En France aussi, la vigilance s’impose : si notre pays est un de ceux où la convention est la mieux appliquée, dans la réalité tous les enfants vivant sur notre territoire n’ont pas les mêmes droits.
L’augmentation de la pauvreté touche directement les enfants : sur 30% de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, 2,1 Millions sont des enfants. En France aujourd’hui pour certains enfants les droits à un logement décent, à s’alimenter correctement, à être soi ne sont pas respectés.

Discours de Marie Lantheaume

Il existe aussi une maltraitance « ordinaire » qui frappe les enfants dans les espaces restreints de leur univers propre : la famille, l'école, le terrain de sport, et par-dessus tout, la rue, tous ces lieux où se déploient une violence sournoise et tenace qui brise les victimes :la plus terrible commise par les enfants eux-mêmes sur leurs semblables sous forme d'un harcèlement qui a poussé des jeunes victimes au suicide. Ces faits doivent aussi nous prévenir contre l'angélisme.

Si la convention a le mérite d'exister, elle n'a pas éradiqué de la surface de la terre le malheur des enfants. C'est pourquoi leur protection exige la mobilisation de tous ceux qui ont charge d'enfants ; toutes les fonctions des adultes doivent être assorties de cette mission : les parents, les professeurs, les médecins, les représentants de la loi, sachant qu'un seul homme n'y peut suffire, et qu'une collaboration étroite est nécessaire entre les instances responsables d'enfants. Nous savons aussi combien il est difficile de percer les secrets de l'intimité des familles dont la misère et la fragilité contrarient gravement le devoir d'éducation.

Ce n'est pas s'ingérer dans la vie de la famille, l’État n'a pas à venir dans les familles, à prendre la place des familles, mais il doit aider, accompagner les familles. [...] nous avons besoin de soutenir la parentalité.
Ce n'est pas si facile d'être parent quand on a en plus une activité professionnelle ou quand on se retrouve dans le dénuement, dans la pauvreté, dans la précarité.

Discours de François Hollande

C'est pourquoi, il faut saluer toutes les associations, tous les bénévoles (dont la tâche est rendue si complexe en raison des phénomènes migratoires) qui s'acharnent à sauver les enfants de l'histoire, et les accompagnent dans la reconquête de leur humanité.

Je salue ici tous ceux qui se mobilisent pour cette cause et soyez sûrs que notre attention, mobilisation, bienveillance ne se démentiront pas, même si - je l'ai dit - nous devons lutter contre les passeurs, et éviter qu'ils puissent utiliser le drame et la détresse pour faire qu'il y ait là-bas des familles privées d'enfants et ici des enfants sans famille.

Discours de François Hollande

Colette cependant, à qui l'on doit de si beaux textes sur son heureuse enfance, ne manquait jamais de nous mettre en garde contre les ruses infinies des enfants. « La candeur enfantine, disait-elle, est une invention de l'âge mûr ». C'est pourquoi, il se pourrait bien que le malheur suprême fût celui qui fait des enfants eux-mêmes des êtres cruels, violents, engagés dans toutes les formes de délinquances bafouant toutes les institutions qui se veulent à leur service, refusant l'éducation, la loi et, tous comptes faits, l'amour. Tout le problème consiste à ne pas se décourager et à ne pas succomber à l'illusion de la violence d'une sanction salutaire.

En ce qui nous concerne, et en toute laïcité, nous continuons à considérer comme sacrée la qualité d'enfance, et comme sacrilège tout le mal qui cherche à l'anéantir.

En guise de conclusion, un extrait de discours de Jacques Hintzy, (ex-président (décédé) de l'UNICEF-FRAN) à l'occasion du lancement des États Généraux de l'enfance, le 16 février, où il souligne la nécessité d'une coopération associative.

Notre préoccupation est bien sûr dirigée en premier lieu vers les enfants et adolescents en situation de fragilité et de vulnérabilité, vers les enfants et adolescents pauvres, enfants et adolescents malades et en situation de handicap, vers les enfants Roms, vers les enfants et adolescents en danger, maltraités, vers les adolescents en errance, adolescents prostitués, mineurs étrangers isolés, enfants délinquants, adolescents incarcérés, enfants et adolescents discriminés… Vers les enfants et adolescents victimes de violences ordinaires ou encore de souffrances invisibles…

Nous avons bien conscience qu’une telle ambition ne peut entièrement se décliner dans le délai consacré à l’organisation de ces États généraux de l’enfance mais je forme le vœu que la France adopte au moment de la conclusion de ces travaux, les bases d’un projet ambitieux en faveur de l’enfance, qui s’inscrive pleinement dans le respect de l’esprit et de la lettre de la Convention internationale des droits de l’enfant. Enfin, si l’Unicef France se réjouit d’avoir la parole aujourd’hui, nous voulons également rendre hommage au travail réalisé par les autres acteurs qui œuvrent depuis longtemps sur le terrain, parmi lesquels de très nombreuses associations représentées pour certaines dans la salle, tout aussi convaincues de la nécessité de promouvoir les droits de l’enfant en France.