Auvergne laïque, dernière édition / EDUCATION

Les soixante ans du ministère de la Culture (1959-2019)

En 1955 Jeanne Laurent (1) écrivait : « Pourquoi l’État depuis près de cent ans a-t-il rarement passé ses commandes d'architecture, de sculpture et de peintures ? … Pourquoi le grand public a-t-il rarement accès aux chefs d'œuvre contemporains ? … Pourquoi refusons-nous de voir les problèmes de l'éducation artistique quand nous prétendons garantir à tous l'accès à la culture ? … Comment se fait-il que nous ne construisons pas comme nos voisins des théâtres et des salles de concert ? Dans quels autres temples une société laïque peut-elle avoir une vie spirituelle de communauté ? ... » Celle qui fut sous-directrice des spectacles et de la musique au Ministère de l’Éducation nationale sous la IVème République ajoutait « Quand il dépense mille francs, l’État en 1954 ne consacre qu'un franc à la musique, au théâtre, à ses musées (et) à ses manufactures. »

C'est le 24 juillet 1959 qu'un décret fondateur du général De Gaulle donne au ministère des Affaires culturelles « la mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, d'assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création des œuvres d'art et de l'esprit qui les enrichissent ». Le ministère est confié à André Malraux.

Selon Geneviève Poujol (2) « Malraux et son équipe ont eu à faire face à de multiples tâches telles que faire des projets d'organisation administrative, se définir et agir » (on leur demande des décisions et des réalisations).

Geneviève Poujol ajoute qu'il faut porter à l'actif de ce nouveau ministère et de son ministre plusieurs réalisations dont nous sommes en quelque sorte les héritiers et les bénéficiaires :

  • un début de statut des artistes
  • des lois-programmes de restauration de monuments anciens
  • la mise en place de l'inventaire des richesses de la France
  • la mise en place d'une politique musicale en France
  • une amorce de régionalisation
  • enfin une politique d'action culturelle et les maisons de la culture.

On sait que ces projets ont été mis en œuvre et développés par les différents ministres de la Culture qui ont succédé à André Malraux, en particulier par Jacques Lang, dont on connaît aussi le succès international de la « Fête de la Musique » créée en 1982.

Quant à la Ligue de l'enseignement qui avait commencé depuis longtemps un travail d'éducation culturelle populaire interrompu par la guerre puis repris en 1947 avec la création de postes d'instituteurs mis à disposition des associations (M.A.D.), elle ne voit pas d'un très bon œil ces initiatives gouvernementales. Jean-Michel Djian dans son « Histoire républicaine de la Ligue de l'enseignement » (3) écrit : « Mais pour l'essentiel artistes et écrivains désertent l'éducation populaire ».

A partir de 1958, André Malraux, chargé par De Gaulle d'instituer les « affaires culturelles », occupe la place. La jeunesse et les sports sont sacrifiés sur l'autel d'une certaine conception du rayonnement de la France mais aussi du refus de la droite de voir les associations subventionnées s'émanciper. La mise en scène de l'art supplante brutalement sa pratique, laissant les amateurs et les éducateurs sur le bas-côté d'une politique culturelle entièrement dévolue à la sacralisation de l'œuvre. Pour faire court les Maisons de la culture vont remplacer les Maisons des jeunes et de la culture. Voici ce qu'en dit Pierre Tournemire, ancien secrétaire général de la Ligue de l'enseignement : « Finies les veillées culturelles au village et les initiatives bénévoles autour de l'école primaire et de l'instituteur. L'augmentation de la population scolaire, notamment dans le secondaire, les nombreuses fermetures d'écoles rurales modifient profondément les liens entre l'école et la vie associative. A l'éducation populaire va succéder dans les années 1970 une conception plus socio-culturelle de la vie de la cité dans laquelle les professionnels prendront de plus en plus la place des militants ». (4)

Jean-Michel Ducomte dans la conclusion de son « Anthologie de l'éducation populaire » (5) ajoute : « ... il s'agit moins aujourd'hui de faire des citoyens comme le souhaitait Jean Macé, c'est à dire de donner à la démocratie un corps politique éclairé sur les enjeux du débat public, que d'inventer les moyens de lutter contre la résignation, le développement des stratégies d'esquive ou d'évitement caractéristiques de l'âge de l'impolitique »

Jean Vilar, le créateur du festival d'Avignon, voulait que l'on puisse proposer à tous, ce qui avait été longtemps réservé à quelques-uns. Son vœu est en partie exaucé si l'on constate par exemple la multiplication et le développement des Maisons de la Culture – celle de Clermont-Ferrand est toutefois une des dernières créées, longtemps après celle de Nevers (1969) ou de Firminy (1965) - De même on a pu dénombrer l'abondance des festivals artistiques : 800 manifestations cet été selon Télérama : du jazz au cinéma, de la poésie à l'art lyrique en passant par la danse, la photo ou le théâtre.

Cependant force est de constater que si un certain public se presse par exemple aux représentations des spectacles de la Comédie de Clermont, il reste toujours ici comme ailleurs un autre public, celui des « Territoires perdus de la République » (6) qui ne va jamais, ni au théâtre, ni au cinéma, ni dans les musées et que la culture ignore comme ils ignorent la culture ...

Si l’État a mis en place avec la publicité nécessaire les manifestations que l'on connaît, il a supprimé plus discrètement en 1984 le corps de M.A.D: ces instituteurs formés dans les stages de l'UFOLEA ou de l'UFOLEIS qui étaient capables d'animer un débat sur un film ou de donner un coup de main dans une répétition de théâtre ou de chorale... L'UFOLEA a disparu en 1984 ainsi que les stages de formation et ce ne sont pas les fonctionnaires de la DDCS (Direction départementale de la cohésion sociale) issus de la Jeunesse et des sports et pleins de bonne volonté affichée qui peuvent remplacer ce contact intime et populaire des Amicales Laïques où l'on venait débattre et réfléchir après l'école dans des veillées culturelles.

Le temps a passé. La culture est ailleurs avec le loto, le mécénat et les cathédrales qui brûlent, Stéphane Bern et la Française des Jeux !

Il y a aussi les tablettes, les smartphones et les fameux réseaux sociaux qui créent et véhiculent une autre culture … Mais au fait, qu'est-ce qu'une culture ?

(1) Jeanne Laurent: « La République et les Beaux-Arts » (Julliard 1955)

(2) : Geneviève Poujol est chargée de recherche au CNRS : la citation est extraite de « La décentralisation théâtrale » (5 volumes – chez Actes-Sud Papiers) sous la direction de Robert Abirached (2005)

(3) : « L’UTOPIE CITOYENNE » - Une histoire républicaine de la Ligue de l'enseignement » par Jean-Michel Djian (Éditions La Découverte 2016)

(4) : « La Ligue de l’enseignement » (Pierre Tournemire) - Les Essentiels Milan

(5) : « Anthologie de l'éducation populaire » (J.M. Ducomte – Jean-Paul Martin – Joël Roman) Éditions Privat (Le comptoir des idées - 2013)

(6): « Les territoires perdus de la République » sous la direction de Emmanuel Brenner (Éditions Pluriel - 2015)

(*) 1959 fut aussi l'année de la disparition de Boris Vian et de Gérard Philipe… "La mort a frappé haut" avait dit Jean Vilar