Auvergne laïque, dernière édition / FORUM

L’illusion d’une métaphore vive

par Alain Bandiéra

Poète à ses heures, le président Macron a choisi de justifier sa décision de ne pas instaurer l'impôt sur les grandes fortunes en utilisant un procédé de style bien connu, à savoir la métaphore. Selon le dictionnaire, « la métaphore est une figure de style qui consiste à donner à un mot un sens qu'on attribue généralement à un autre, en jouant sur l'analogie et les ressemblances ».  Ainsi lorsque Victor Hugo évoque le dilemme terrible de Jean Valjean qui se demande s'il doit ou non se dénoncer à la justice, il intitule son chapitre « tempête sous un crâne », évoquant un phénomène climatique pour suggérer les tourments et les violences qui agitent l'esprit de son héros ;  Hugo donne du  procédé métaphorique utilisé une explication à la fois claire et lyrique « On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée ; pour le coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan ».

La métaphore n'est pas l'apanage des poètes, elle émaille aussi notre langage commun et nos propos familiers. C'est pourquoi Macron pense-t-il être entendu des citoyens lorsque, justifiant la permanence des grandes fortunes non imposées, il a recours à l'image du ruissellement. Le terme est harmonieux et fluide – si j'ose dire – à souhait. Il est propre à convaincre, voire à séduire. Nous connaissons tous ce phénomène de la chute d'eau à la faveur d'une dénivellation de relief ; il engendre des spectacles naturels particulièrement prodigieux, dont les chutes du Niagara sont le plus célèbre et le plus extraordinaire. Dans le sud de l'île de la Réunion, une convergence de cascades particulièrement vertigineuses ont engendré une véritable tapisserie aquatique, dénommée le voile de la mariée.

Ainsi les citoyens pouvaient-ils s'attendre à une cascade de bienfaits, émanant de la générosité des nantis, des premiers de cordée – autre métaphore – à l'égard des autres (qui n'ont pas droit aux images!). La justice sociale aurait tout à y gagner ; un flot de richesses allait donc inonder le monde d'en bas, garantissant des salaires décents, des indemnités de chômage d'une part, et des retraites d'autre part,  qui protégeraient contre l'insécurité de la misère.

L'échec total de cette utopie montre que la métaphore n'est pas toujours source de vérité et que la transformation des mots n'engendre pas forcément la transformation des situations, ni surtout des mentalités ; l'argent des riches ne coule pas facilement (même si on parle d'argent... liquide) et les grandes fortunes ont investi « à la source » les bénéfices fiscaux qui leur étaient (naïvement ?) accordés : enrichissement outrancier des actionnaires (même pendant la pandémie), opérations boursières lucratives, fuite des capitaux vers les paradis fiscaux... Autrement dit, la générosité du président n'a fait que favoriser le grand banditisme capitaliste.


Nous sommes en droit de croire que Macron n'était pas dupe de sa métaphore : il reste sourd aux injonctions d'une opposition qui réclame, périodiquement, le rétablissement de l'ISF. Il ne renonce pas pour autant aux images, et vient de fustiger, avec arrogance,  66 millions de « procureurs » tant lui est insupportable l'expression d'un mécontentement citoyen.


Titre de l'article : allusion à « la métaphore vive », titre d'un ouvrage du philosophe Paul Ricoeur, maître à penser du président Macron.