Auvergne laïque, dernière édition / DDEN

Que veut dire que l’école est laïque et pourquoi l’est-elle ?

Anne-Marie Doly, pour l'UD des DDEN 63

L’assassinat d’un professeur de l’école de la République  « pour avoir fait son métier, simplement, courageusement » [1] exige que nous revenions une fois encore sur le sens de la laïcité de l’école parce qu’il nous dit aussi ce qu’est le sens de l’école publique, celle qui accueille tous les enfants quelles que soient leurs appartenances religieuses, sociales et culturelles.

L’école est laïque depuis les lois Ferry de 1882, 20 ans avant la loi de 1905. Il fallait préparer les esprits à la séparation des pouvoirs temporels et spirituels qu’elle instaure. Mais il fallait surtout constituer une instance, promise par Condorcet, capable de former les citoyens dont la République avait besoin pour faire vivre et pérenniser ses principes de liberté d’égalité et de fraternité. 

Le citoyen en effet, est celui qui, pour que tous soient libres à égalité et puissent vivre en commun, obéit aux lois mais à des lois à l’élaboration et au vote desquelles il a participé, ce qui est la condition de la liberté. Chaque citoyen doit donc pouvoir être l’une des voix de la volonté générale qui est seule à pouvoir choisir le meilleur pour tous, comme le sont les services publics. Ce dont chaque citoyen a besoin pour être cette voix capable de dépasser son intérêt particulier au profit de l’intérêt général, c’est de l’autonomie de son jugement et donc de la liberté de conscience qui en est la condition.  

La liberté de conscience en effet, bien au-delà de la seule capacité de croire ou de ne pas croire à quoi elle est trop souvent réduite, est le pouvoir de juger et de choisir « indépendamment de tout ce qui l’environne » (Condorcet), donc loin des croyances et des idéologies. C’est pour la construire que l’école publique laïque est nécessaire, car elle est seule à pouvoir constituer pour tous les enfants l’espace de liberté qu’exige cette construction. Il faut en effet un espace qui mette les enfants à l’abri des influences religieuses et idéologiques que véhiculent la société ainsi que les communautés, familiales ou non. Les unes et les autres ne visent que l’adaptation au monde actuel et à ses demandes sociales et économiques ou l’adhésion à des croyances et options spirituelles et culturelles, ou les deux. Or ni l’adaptation ni l’adhésion à des croyances n’exigent ni n’apprennent l’inquiétude, le doute, la défiance face à ce qui s’impose sans réflexion, par quoi débute toute recherche de vérité, tout désir de connaître et de comprendre. Demandes d’adaptation et d’adhésion « apprennent à croire » comme dit F. Buisson, mais pas à « penser par soi-même (…), par la seule raison » comme l’exige la liberté de la pensée. Si ces environnements sociétaux ou familiaux ont bien une fonction d’éducation puisqu’ils conduisent l’enfant hors du giron maternel vers un langage, des mœurs, des croyances, qui lui apprennent comme il est indispensable, à vivre ici et maintenant, elles n’instruisent pas,au sens où elles ne cultivent pas son esprit de ce qui apprend à vivre ailleurs, loin, autrement, dans toute société ou communauté, non pas seulement réelles mais possibles. Ils ne lui apprennent pas ce qui émancipe.
C’est ainsi par exemple, que l’école apprend aux élèves non pas seulement à « communiquer », ce qui s’apprend largement à la maison et dans la rue et risque fort de les y aliéner, mais elle apprend la langue qui porte et véhicule les connaissances générales, celles qui apprennent la raison, le monde des choses et des autres, qui est aussi celle du droit. Elle apprend les lois de l’évolution des espèces, avec ses incertitudes prometteuses de connaissances, et non le créationnisme, idéologie fermée sur elle-même, que prônent entre autres les évangéliques. Elle apprend que les tremblements de terre ne sont pas des punitions divines mais des phénomènes naturels dont elle explique ce qu’ils sont. Et c’est tout cela qui libère et présente le monde comme un espace ouvert à la créativité humaine.

C’est à cela que les enseignants consacrent leur travail, leur compétence et leur intelligence. A la fois transmetteurs de savoirs et initiateurs de rationalité, ils exercent, selon les modalités pédagogiques de leur choix, la pensée des élèves aux connaissances disciplinaires. Ce faisant, ils leur permettent de comprendre et de s’approprier à la fois les connaissances dans leur contenu et l’armature de la rationalité qui les constitue. Cela n’est possible que parce qu’il s’agit bien de constructions rationnelles, vérifiables et donc toujours contestables et révisables, et non de croyances dogmatiques auxquelles on ne peut que croire et adhérer. Et cette rationalité interne des connaissances, qui fait leur valeur éducative en disciplinant les esprits qui s’y appliquent, constitue leur propre autorité sans qu’elles aient besoin d’un quelconque recours à une transcendance extérieure pour être légitimes. Elles sont ainsi laïques par définition. Et c’est pour cela, que par la médiation pédagogique des professeurs, elles peuvent réellement former les esprits à la raison.
C’est cela qu’en réalité le pouvoir public reconnait en rendant l’école obligatoire, le fait que les connaissances portent en elles ce qui en légitime l’enseignement à tous les enfants. Cette reconnaissance publique de l’autorité interne des connaissances pour instruire les jeunes esprits et les préparer à être des citoyens, légitime du même coup, et en dehors de toute référence à leur personne privée, l’autorité des enseignants dont la tâche est de conduire les enfants à se les approprier.
Ce mouvement d’appropriation des connaissances, qui commencent avec le doute et la curiosité, c’est celui qui conduit toute pensée vers sa liberté. L’enfant ainsi élevé à l’autonomie de sa pensée en même temps qu’aux connaissances qui lui expliquent le monde, conquiert une liberté que nul dogme, nul prophète ne peuvent plus lui voler.

Voilà ce que veut dire que l’école est laïque et pourquoi elle l’est : apprendre à tous ce qui rend libre par l’autonomie de la pensée pour que tous puissent être citoyens et choisir leur destin. Et elle ne peut l’être que par le travail des professeurs qui sont les messagers de cet universel de savoir et de raison.   

Voilà pourquoi l’école, sa laïcité et ses enseignants sont la cible des intégristes religieux qui ne sauraient supporter que leurs enfants et particulièrement leurs filles deviennent des êtres libres, libres de choisir leur destin comme leur croyance. 
« Cessons, écrit C Kintzler le 17 octobre sur son blog « mezetulle », de courber l’échine ou de regarder ailleurs devant la culpabilisation, devant l’insolence et la violence du « République bashing » (…), qui confond universalisme et uniformisation, qui est prêt à sacrifier les individus sur l’autel antique des communautés et des ethnies, qui fétichise les appartenances et ne voit pas que sans la liberté de non-appartenance, il n’est pas d’appartenance valide. Aucun régime n’a été aussi libérateur que le régime laïque, aucune religion placée en position d’autorité politique ou ayant l’oreille complaisante de cette autorité n’a produit autant de libertés : osons la laïcité, osons la République. Prenons le Président de la République au mot « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire ».  

 Osons par là-même l’école publique laïque : il nous faut sans relâche défendre l’école de la république et ses enseignants qui préparent tous les enfants du peuple à être les citoyens de notre République.


[1] Communiqué du Collectif Laïque National « Reconstruire la République laïque » du 4 novembre 2020