Auvergne laïque, dernière édition / UNE

« Tes père et mère honoreras[…] » etc. Devoirs d’enfants : un nouvel ordre moral ?

Textes cités et présentés par Alain Bandiéra

La preuve n'est plus à faire de la nécessité d'une corrélation entre droits et devoirs, telle qu'elle est énoncée par Daniel Selbourne dans son livre « le principe du devoir » : « les devoirs sans droits rendent les hommes esclaves, les droits sans devoirs rendent les hommes étrangers les uns aux autres » ; telle qu'elle apparaissait déjà dans les mémoires de l'abbé Grégoire : « Dans les débats sur la déclaration des Droits, j'insistai pour qu'on y joignît la question des devoirs qui leur sont corrélatifs » écrivait l'abbé philosophe.

Cette corrélation n'exclut pas les enfants des exigences qu'elle implique.

Pendant très longtemps, pourtant, la notion de devoir l'emporte dans toutes les préoccupations éducatives, comme si le devoir était inséparable de la formation du citoyen. Et c'est sous ce terme qu'on désigne encore - jusque dans les polémiques - le travail personnel qu'on exige d'un écolier. C'est pourtant au nom de la liberté - en particulier de la liberté du jeu – que les adversaires des devoirs à la maison préconisaient leur suppression.

Les enfants aussi ont bénéficié du grand mouvement d'émancipation qui a suivi mai 68, engendré par les protestations des étudiants qui se révoltaient contre le joug et les contraintes d'une université totalitaire et d'une confrérie de mandarins arrogants. Ce que revendiquait la jeunesse en révolte, c'était de lever le silence qui pesait sur elle, c'était la légitimité de sa parole, le droit de contribuer aux décisions et aux institutions qui la concernaient. C'est grâce à ces revendications que les élèves des collèges et des lycées ont gagné le droit d'être représentés dans les conseils de classe ; c'est aussi sur ces aspirations de liberté qu'on a mis en place certaines structures qui ont substitué la coopération au cours magistral, l'accompagnement et l'écoute des élèves à la sommation permanente. Aucune évaluation fiable n'a permis d'établir que ces innovations aient contribué largement à instaurer la liberté de l'apprentissage ni à former la responsabilité des futurs citoyens. Voulant introduire un peu d'humanité dans toutes les instances éducatives (interdiction des châtiments corporels, y compris dans la famille, approuvée par le conseil de l'Europe) ces initiatives ont eu aussi leurs dérives ; on leur impute l'émergence de « l'enfant-roi » (qui a alimenté bien des caricatures), on leur impute surtout tous les méfaits de l'indiscipline, l'augmentation de l'insolence, les ravages de l'incivilité marquant en quelque sorte le retour des comportements sauvages dans une société en quête de civilisation.

S'est alors posée la question du retour de la morale (jugée réactionnaire) et en 2003, le ministre de l'éducation Luc Ferry, jugeant excessifs les droits accordés aux élèves, déplorant l'expansion de l'illettrisme et l'augmentation alarmante de la violence scolaire, supprime le principe de « l'élève au centre du système » ; il est accusé de régression éducative.

Or la morale n'a jamais disparu des salles de classe : pendant très longtemps, elle fut même la séance inaugurale d'une journée scolaire. Bien des écrivains, se souvenant d'une scolarité particulièrement rigoureuse, déplorent encore les contraintes et brimades dont ils ont subi le poids... et payé le prix.

Pour répondre aux critiques de l’Église redoutant cette nouvelle école sans dieu, terrain privilégié de toutes les débandades, l'école laïque a longtemps emprunté ses règles de conduite aux préceptes de l'église et à la rigueur des armées. L'obligation du devoir – particulièrement en période de guerre – a précédé de loin l'institution des droits ; il n'est pas possible aujourd'hui d'instaurer les mêmes exigences qui nécessitent en tout cas des formes et des postures nouvelles.

Spécialiste des questions d'apprentissage, Philippe Meirieu, souvent accusé de « laxisme pédagogique » a pourtant montré le lien indissoluble qui reliait la transmission des savoirs à l'apprentissage de la loi. Toutefois, « dans une société démocratique, l'éducation ne saurait être assimilée à un dressage » et cet équilibre entre exigence et liberté constitue toute la complexité (et l'intérêt) de la question des devoirs de l'enfant. Philippe Meirieu défend alors la conception paradoxale d'une « contrainte féconde »« Les enfants ont besoin de contraintes, qui les aident à se dépasser. Il est illusoire de penser que l'enfant apprend seul. Ce système ne peut marcher que pour ceux qui bénéficient par ailleurs d'une très bonne éducation... . Mais pour tous les autres, qui grandissent dans des environnements moins favorisés, un cadre sécurisant est tout à fait nécessaire »

Selon le chercheur en éducation, le risque est grand qu'en abandonnant l'idée de contrainte,  « on lui substitue une forme d'emprise psychologique dangereuse : s'il n'y a pas de cadre, c'est un phénomène de séduction qui structurera l'enfant ».

Afin d'approfondir cette question, nous citons un article de JP Rosenczviek, paru dans le Monde de février 2013, où il aborde, sans manichéisme, le problème des droits et des devoirs de l'enfant, précédé d'une définition qui clarifie le concept d'enfant :

La question préalable : qu'est-ce qu'un enfant ? C'est une personne humaine de moins de 18 ans. En d’autres termes, à 18 ans tout individu dispose de l’ensemble de ses droits civils, civiques et politiques 

L'histoire des droits : Dans une première partie, le journaliste évoque les prises de consciences successives qui ont conduit à la nécessité de protéger l'enfance et à l'interdiction de toute une gamme de maltraitances considérées comme inhérentes (et indispensables) à l'éducation. Ces prises de conscience aboutiront à la création de la CIDE et engageront des réformes irréversibles. Cette évolution est à mettre au compte d'un véritable progrès moral.

Qui pourra contester ces prises de conscience ? Pas question de régresser. Les parents ont le droit d’imposer leur autorité à leur enfant et même d’exercer un droit de correction mais ils ne doivent pas les maltraiter [...]

La conscience des droits est postérieure à l'énoncé, plus ou moins coercitif, des devoirs. Après avoir énuméré les premiers, l'auteur décline l'ensemble des devoirs, dont certains demeurent inconnus dans l'opinion publique.

Sait-on qu’un enfant peut interdire à ses parents d’accéder à son dossier médical ? Le médecin lui doit le respect du secret professionnel sauf s’il y a un diagnostic vital auquel cas l’assistance à personne en danger l’emporte sur la confidentialité.

A ces droits répondent des obligations sinon des devoirs et des responsabilités.

« A tout âge, l’enfant, doit honneur et respect à ses parents » ; a fortiori l’enfant mineur.

Il a le devoir d’obéir à ses parents et à ceux qui en reçoivent délégation.

Il doit demeurer au domicile familial et n’est autorisé à en sortir que par ses parents.

On l’a dit les parents ont un pouvoir de correction qui peut les conduire à la contrainte. Seuls les parents peuvent exercer des violences légères à son égard ; pas un professeur, pas le maire !

En tous cas l’enfant peut engager sa responsabilité pour les actes qu’il pose. Laissons la responsabilité morale pour nous concentrer sur la responsabilité juridique

L’enfant qui cause un préjudice est tenu de le réparer. Bien évidemment comme il est généralement en difficulté pour réparer personnellement, faute de moyens financiers, ses parents seront tenus solidairement avec lui et en vérité la victime se tournera vers eux. Ils ont alors intérêt à disposer d’une bonne assurance. Un enfant constitue en quelque sorte un risque pour ses parents ou l’institution qui l’héberge. Et ici, force est de constater que l’assurance parentale n’est toujours pas obligatoire.

L’enfant peut aussi très tôt engager sa responsabilité pénale. Dès 7-8 ans, dès lors qu’on lui reconnaît le discernement, il est tenu pour capable de commettre un délit. La loi interdit avant 13 ans qu’il soit condamné à une peine, mais on pourra lui infliger une mesure éducative comme le placement en institution jusqu’à sa majorité. Il aura un casier judiciaire. A 10 ans on pourra prononcer des mesures éducatives c.). Il ne peut pas être placé en garde à vue avant 10 ans, mais ses 10 ans acquis il sera en retenue pour une durée de 12 h renouvelable une fois.

A 13 ans donc il encourt une peine de prison. 6000 peines de prison ferme et 15 000 peines de prison sont prononcées chaque année. Aujourd’hui environ 800 personnes de moins de 18 ans sont en prison.

Bien évidemment, l’enfant encourt des sanctions disciplinaires sur son lieu de travail, en l’espèce, l’école pour les plus jeunes.

Des droits donc mais aussi des obligations comme celle de réparer ou de rendre des comptes, à la hauteur de sa capacité à comprendre. »

L'auteur toutefois soulève et dénonce les ambiguïtés de la corrélation entre droits et devoirs

Je ne supporte pas plus que l’on lie indéfectiblement droits et devoirs. Certes certains droits sont gagés par des devoirs (par exemple on a le droit de s’exprimer, pas d’injurier ou de diffamer), mais ce n’est pas le cas des droits fondamentaux. Le droit d’être respecté dans son corps n’est gagé par aucun devoir ! C’est un droit fondamental ! Il nous faudrait même affirmer plus haut et plus fort que certains droits humains ne sont gagés par rien, sinon qu’ils s’imposent à tous.

Et puis, comment ne pas réagir devant le discours consistant à dire « Vous aurez des droits quand vous respecterez vos devoirs! » ? Sinon que l’on commet une erreur fondamentale : c’est bien parce qu’elle me reconnaît comme personne individuelle ou collective qu’une société peut exiger de moi ou de mon groupe le respect de certaines règles du jeu. Comment respecter une loi et un ordre qui ne vous protègent pas, voire qui vous dénient dans votre existence de sujet

Reste l’essentiel : informer les plus jeunes, mais d’abord les adultes, sur le statut fait aux enfants dans notre pays qu’ils ignorent généralement allégrement, chacun ayant tendance à faire sa propre loi.

D'autres dérives résultent aussi d'un statut « civique » de l'enfant, bénéficiaire de droits, et tenu à l'exercice des devoirs par lesquels il marque sa contribution et son appartenance à la vie sociale. La diffusion de l'information, la publicité donnée à certains faits divers (et destinée à mettre en garde enfants et adultes contre les dangers qui menacent l'enfance) ont développé chez le jeune public une vigilance et une conscience aiguë de leurs droits, qui se traduit par une judiciarisation de la société, en particulier envers (et contre) les enseignants ou les médecins, et tous ceux qui ont précisément en charge la protection de nos mineurs fragiles.