Auvergne laïque n° 481 - Juillet/Août 2019 / DOSSIER

L’honneur retrouvé des fusillés pour l’exemple

« Le patriotisme est le dernier refuge des crapules »
(Colonel Dax, citant Samuel Johnson)


« Les fusillés pour l’exemple, ce sont des soldats français exécutés par d’autres soldats français sur l’ordre du commandement militaire » ; ainsi Michel Lablanquie (voir article précédent du dossier) définit-il les victimes d’une procédure infâme. Longtemps passé sous silence, le scandale des fusillés pour l’exemple n’en finit pas d’éclater et d’indigner l’opinion, provoquant un véritable renversement des valeurs traditionnelles dont l’armée se réclame avec violence.

A Chauny, on a inauguré le 6 avril 2019 un monument à la mémoire – et à l’honneur restauré – des fusillés pour l’exemple.

Œuvre bouleversante du sculpteur Frédéric Thibault (volontaire !… A chacun ses engagements!) ; le monument nous rappelle immanquablement le film de Kubrick, « les sentiers de la gloire », ou encore celui de Francesco Rossi « les hommes contre », longtemps laminés par la censure.

Aujourd’hui encore, on s’étonne que les gouvernements successifs (y compris ceux dont on pouvait espérer des prises de position humanistes) n’aient cessé d’affirmer leurs réticences et leurs atermoiements face aux revendications de réhabilitation des fusillés ; entonnant le couplet belliciste, Macron n’hésite pas, quant à lui, à rappeler que ces soldats ont « failli à leur devoir » ; il eût mieux fait de lire « 14 », de Jean Echenoze, au lieu d’affecter d’avoir lu Ricoeur.

Nous avons cru bon de publier des extraits du discours d’inauguration, prononcé par Nicole Aurigny, militante infatigable (parmi bien d’autres) de la réhabilitation.


CHAUNY    DISCOURS du 6 avril 2019

        Citoyennes, citoyens, chers amis, chers camarades,

        En 2014, quand la Libre Pensée a pris la décision d’ériger un monument en hommage aux fusillés pour l’exemple. De nombreuses associations se sont engagées avec la Libre Pensée dans cette campagne : l’Union Pacifiste de France, l’Association  Républicaine des Anciens Combattants., le Mouvement de la Paix, des sections de la Ligue des Droits de l’Homme. Les organisations syndicales, CGT et CGT-FO nous ont rejoints afin de défendre des travailleurs qui ont été envoyés au poteau.

Merci à Frédéric Thibault pour son œuvre si émouvante  qui nous appelle à la révolte contre l’injustice.

         Ce monument est vôtre : il est le résultat de la souscription à laquelle vous avez participé. Il ne provient pas d’une commande officielle, payée par l’État. C’est l’action des citoyens et c’est une étape du combat mené depuis des années pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple.

Je salue  les descendants des fusillés qui ont signé l’appel à la République. Rencontrer chacun d’eux nous a révélé l’injustice sous des formes multiples, mais toujours le même sort cruel, la mort ignominieuse d’un être cher, puis l’opprobre et la honte qui frappent les proches au point que cent ans plus tard, l’indignation, la colère sont toujours intactes.

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        Je veux saluer aussi Bernard BRIZON, petit-fils du député socialiste Pierre BRIZON qui, le 14 juin 1917, déclarait à la Chambre des députés : « Messieurs, à l’heure où je parle, on fusille des soldats sur le front ! Des balles françaises assassinent des soldats français[…] Avez-vous fait fusiller les généraux qui ont fait massacrer inutilement nos soldats au cours de l’offensive d’avril ? Je l’ai dit : nous réclamons la même discipline pour les officiers et pour les soldats. Ne fusillez pas les généraux, je ne le demande pas. Mais ne fusillez pas non plus les soldats au nom de la discipline. »

        « Au nom du peuple français ». Ce sont les mots par lesquels commence tout jugement. ….

Qui est ce peuple français au nom duquel on a envoyé 639 soldats à la mort ?  Dans les conseils de guerre spéciaux….. il se réduisait à trois hommes qui « jugeaient », au mépris de toute justice, sans enquête, sans preuves, sans témoins, sans possibilité de recours, sans circonstances atténuantes, sans avocat de métier.

Ce déni de démocratie, ce déni de justice est pour nous un défi. C’est pourquoi nous élevons ce monument pour condamner les 639 exécutions et les lois répressives qui les ont permises.

        Pourquoi le choix du 6 avril 2019 ? c’est le centenaire de l’immense manifestation qui a vu la population Parisienne se lever en l’honneur de Jean JAURES pour protester contre l’acquittement de son assassin, Raoul VILLAIN.

La plaque qui est ici rappelle qu’il a été le premier exécuté de la guerre de 1914, assassiné parce qu’il luttait de toutes ses forces contre la guerre qui se préparait.

…….

        Aujourd’hui, nous, citoyens de la République, nous réhabilitons solennellement et moralement tous les fusillés pour l’exemple. Ce monument, qui inscrit dans la pierre leur drame, va rester, pour nous tous, un appel à lutter jusqu’à leur réhabilitation officielle.

        Et pour conclure, une autre remarque, édifiante, de Michel Lablanquie révélant la permanence des oppressions :

« Il se dit que pendant longtemps, ordre était donné aux militaire du camp de la Courtine, proche de Gentioux, de bien vouloir tourner la tête dans la direction opposée au monument lorsqu’ils traversaient le village en véhicule militaire ».

        Souvenons-nous enfin de Voltaire évoquant dans « Candide » le théâtre de la guerre, et dénonçant la barbarie dans une lettre célèbre où, exprimant sa conception de la civilisation, il affirmait  que « les saccageurs de province ne sont que des héros ». Il aurait eu  vraisemblablement maille à partir avec toutes les instances militaires et les conservateurs farouches de l’héroïsme qui, « au nom du peuple français »,  ont commis leurs sommaires exécutions.