Auvergne laïque n° 488 - juin 2021 / UNE

Jaurès : la laïcité avant tout

Je ne sais pas si le terme de « prophète » peut s’appliquer à Jean Jaurès, lui qui combat toute forme d’intrusion religieuse qu’il juge incompatible avec les fondements de la République. Mais on est frappé, en lisant ses articles et ses discours consacrés à l’éducation, par le caractère novateur de ses propositions, par la modernité de ses réquisitoires dont notre société, particulièrement ébranlée dans le domaine de la laïcité, pourrait aujourd’hui tirer de magistrales leçons.

Répondant aux critiques dont il fut l’objet à la suite de la communion de sa fille, Jaurès publie, en 1901, un article intitulé « mes raisons » dans lequel – bien avant les conventions officielles qui définissent les droits de l’enfant – il établit un véritable programme de ces droits, fondé essentiellement sur le développement – précoce – de l’esprit critique et de la liberté de pensée qui doivent être les objectifs essentiels de toute éducation.

Dans la ligne éthique de cet article, et un an avant la loi de séparation, dans un discours qu’il prononce le 30 juillet 1904 à l’école laïque de Castres, Jaurès affirme, la nécessité irréductible de la laïcité, seule garant de toutes les libertés, refusant toute forme de pouvoir idéologique ou religieux, mais garantissant toutes les libertés privées de croyances et de pratiques. Selon Jaurès, la laïcité apparaît comme le fondement même de l’égalité entre tous les hommes, ne leur reconnaissant comme qualité commune que la qualité d’humanité. C’est sur les champs de bataille des nations en guerre que s’illustre tragiquement cette égalité : «Et quand sonne le tocsin de la patrie en danger, la démocratie envoie tous ses fils, tous ses citoyens, affronter sur les champs de bataille le même péril »

Les droits de l’enfant : la raison souveraine

Il est un droit primordial dont doit bénéficier l’enfant, c’est le droit à l’éducation. Ce qui implique naturellement la nécessité d’une école républicaine laïque où l’enfant sera soustrait à toutes les influences individuelles de la famille ou du milieu. Mais Jaurès ne préconise pas pour autant une rupture de l’enfant avec son univers personnel. Il s’agit de former son esprit critique, de lui apprendre à mettre la raison en œuvre afin d’acquérir la liberté de penser qui lui permettra de surmonter l’influence des dogmes : il s’agit véritablement – non d’un programme scolaire – mais d’un programme d’émancipation.

 « Le droit de l’enfant n’est pas un droit abstrait, que nous ayons à sauvegarder dans une société abstraite. C’est un droit vivant, que nous avons à sauvegarder dans la société vivante et mêlée d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, le droit réel, vivant, de l’enfant, ce n’est pas d’être tenu, malgré la volonté du père ou de la mère, en dehors de telle ou telle croyance ; car comment couper les communications du cœur de l’enfant au cœur maternel ? Le droit de l’enfant, c’est d’être mis en état, par une éducation rationnelle et libre, de juger peu à peu toutes les croyances et de dominer toutes les impressions premières reçues par lui.

Ce ne sont pas seulement les impressions qui lui viennent de la famille, ce sont celles qui lui viennent du milieu social que l’enfant doit apprendre à contrôler et à dominer. Il doit apprendre à dominer même l’enseignement qu’il reçoit. Celui-ci doit être donné toujours dans un esprit de liberté ; il doit être un appel incessant à la réflexion personnelle, à la raison. Et tout en communiquant aux enfants les résultats les mieux vérifiés de la recherche humaine, il doit mettre toujours au-dessus des vérités toutes faites la liberté de l’esprit en mouvement.

C’est à cela que l’enfant a droit […] il faut que sa raison soit exercée à être enfin juge du conflit. C’est parce que seul l’État démocratique n’est pas nécessairement le prisonnier de telle ou telle doctrine, c’est parce que seul il peut élever au-dessus des partis pris de religion, de race ou de classe, l’idée de la liberté, la raison toujours active, que je suis convaincu de plus en plus que le monopole d’enseignement de l’État est aujourd’hui la garantie nécessaire du droit de l’enfant. »

Extrait de l’article « Mes raisons »
publié en octobre 1901
dans
La Petite République

Suprématie de la laïcité

Dans la lignée et la cohérence de ce programme d’émancipation, Jaurès va proclamer la nécessité d’une école laïque, institution essentielle de la République :

Il se réfère d’abord aux propos de Gambetta :

« la laïcité de l‘éducation était, à ses yeux, une nécessité nationale, une nécessité vitale, la condition même du relèvement de la patrie et de l’institution de la liberté, l‘âme, le souffle, la respiration même de la République ! »

Et il énonce, sans détour, ses convictions farouches qui lui vaudraient sans doute aujourd’hui le reproche de laïcard de la part de tous ceux qui cèdent à des compromis équivoques :

« C’est pourquoi l‘éducation de tous par la liberté républicaine doit être soutenue de l‘éducation de tous par l’École et par l’École de la Nation et de la Raison, par l’École civile et Laïque. »

Dans un long discours, prononcé à l’école publique de Castres, il va établir le lien entre démocratie et laïcité, exprimant des exigences dont la nécessité semble s’être perdue.

Démocratie et laïcité sont deux termes identiques.

Qu’est-ce que la Démocratie ? “La démocratie n’est autre chose que l‘égalité des droits”.

Or il n’y a pas égalité des droits si l’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce […]

J’ai le droit de dire que la démocratie est foncièrement Laïque, Laïque dans son essence comme dans ses formes, dans son principe comme dans ses institutions, et dans sa morale comme dans son économie. Ou plutôt, j’ai le droit de répéter que démocratie et laïcité sont identiques […]

Par quelle contradiction mortelle, par quel abandon de son droit et de tout droit la démocratie renoncerait-elle à faire pénétrer la laïcité dans l‘éducation, c’est-à-dire dans l’institution la plus essentielle, dans celle qui domine toutes les autres et en qui les autres prennent conscience d’elles-mêmes et de leurs principes

C’est sur des bases Laïques que la démocratie doit constituer l‘éducation.

La démocratie a le devoir d‘éduquer l’enfance, et l’enfance a le droit d‘être éduquée selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l’homme. Il n’appartient à personne, ou particulier, ou famille, ou congrégation de s’interposer entre ce devoir de la nation et ce droit de l’enfant. Comment l’enfant pourra-t-il être préparé à exercer sans crainte les droits que la démocratie Laïque reconnaît à l’homme si lui-même n’a pas été admis à exercer, sous forme Laïque, le droit essentiel que lui reconnaît la loi, le droit à l‘éducation ? […] C’est sur des bases Laïques que la démocratie doit constituer l‘éducation.

La démocratie a le devoir d‘éduquer l’enfance, et l’enfance a le droit d‘être éduquée selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l’homme. Il n’appartient à personne, ou particulier, ou famille, ou congrégation de s’interposer entre ce devoir de la nation et ce droit de l’enfant

Qui dit obligation, qui dit loi, dit nécessairement laïcité. […] le moine, ou le prêtre […] ne peuvent, dans l’accomplissement du devoir social d‘éducation, se substituer aux délégués civils de la nation, représentants de la démocratie Laïque.

Voilà pourquoi, dès 1871, le parti républicain demandait indivisiblement la République et la laïcité de l‘éducation. Voilà pourquoi, depuis trente-cinq ans, tout recul ou forte somnolence de la République a été une diminution ou une langueur de la laïcité, et tout progrès, tout réveil de la République, un progrès et un réveil de la laïcité.

Je suis convaincu qu‘à la longue, après bien des résistances et des anathèmes, cette laïcité complète, légale, de tout l’enseignement, sera acceptée par tous les citoyens comme ont été enfin acceptées par eux, après des résistances et des anathèmes dont le souvenir même s’est presque perdu, les autres institutions de laïcité : la laïcité légale de la naissance, de la famille, de la propriété, de la patrie, de la souveraineté.

Extrait du discours de Castres
30 juillet 1904

Ces propos préparent de toute évidence les débats qui ont abouti à la loi de séparation de 1905. Le discours de Jaurès constitue la réponse qu’on pourrait opposer à un article du Monde qui a publié, voilà quelques semaines, l’infâme procès des laïcards. A la lecture de ce discours, on mesure combien une grande voix comme celle de Jaurès, la profondeur de ses convictions, la pertinence de son argumentation, manquent à une époque comme la nôtre et pourraient remettre la lumière (les lumières ?) dans la grande confusion qui règne autour de la laïcité. Et on peut se demander avec amertume pourquoi des vérités si profondes se sont aujourd’hui dissipées.

Alain Bandiéra